L'atelier du peintre
Texte de Guy Bugeau


Les seuls " rois " qui nous touchent au cœur gouvernent de modestes enclos que baignent des musiques étranges aux harmonies qui leur ressemblent, porteuses bien souvent de vibrations insoupçonnées, et dont les modestes murailles de verdure abritent murmures de vent et frémissements d'ailes complices; quelque chat faussement assoupi, lové parmi les pots de couleurs, y rêve, peut-être, de tendres griffures...

Pénétrer au secret de l'atelier d'un artiste qu'on aime - qui plus est à l'instant de cette intimité suprême où il œuvre sur la toile - voilà le rêve de bien des amoureux de peinture. Privilège dont les bénéficiaires gardent à jamais le souvenir émerveillé en même temps qu'ils acquièrent la conviction d'être sortis, pour quelques instants, de l'espace-temps ordinaire pour poser le pied sur une des frontières du monde visible.

Je veux parler ici, bien entendu, non de la foule de celles et ceux qui badinent avec la couleur et l'image documentaire, mais des peintres qui se nourrissent de leur quête, de ceux qui peignent autant avec leurs tripes et leur âme qu'avec leurs brosses et pinceaux; de ceux que le doute habite beaucoup plus que la suffisance ou la fébrilité égotique. De ceux enfin que les flatteries de toutes sortes exaspèrent: impossible de faire le beau et de vivre l'approche ordinaire du sacré.

Le territoire, pour ce jour, est assis à la jointure exacte de l'ombre et du soleil, car l'artiste, ici, semble avoir acquis la certitude que sa dimension ultime ne se pourra atteindre et contempler que dans cette double perspective, sous l'angle de laquelle il n'est point de plage douce sans contrepoint ténébreux, de sommet sans imminence du vertige.

Cornière est un de ces créateurs engagés dans une lutte continuelle avec l'archange gardien des mystères dans l'espoir de lui ravir une parcelle d'un ciel jalousement gardé; chacune de ses toiles semble tenir de la prière ou de l'hommage autant que de la supplique ou de la volonté d'espérance : le peintre semble y interroger son double secret, le provoquer parfois, le sommer de transparaître par le biais de cette magie que seuls connaissent, au moment de l'éblouissement, les tâcherons du silence, familiers qu'ils sont de la quête incessante d'une oeuvre dépassant l'œuvre déjà maîtrisée. La survenue de l'ange en peinture, c'est cette seconde imprévisible où se produit la vibration espérée, improbable et nécessaire : c'est l'état de grâce qui naît d'un miraculeux mouvement de bascule que la dextérité même de l'homme est loin de suffire à exprimer ; c'est la main invisible qui prend le relais de la main de chair pour jeter l'artiste dans l'émotion pure, dans cette sorte d'extase impartageable où il réalise mieux que quiconque en quoi il vient d'être une nouvelle fois "traversé" par une œuvre qui le dépasse quand bien même il en a la paternité.

Quête permanente de Sens. Chez lui, la confrontation au vide du support (ascèse véritable puisque librement acceptée) est quotidienne; le cheminement, étalé sur quelque vingt années de travail, a depuis longtemps banni tout effet facile, toute fioriture, toute médiocrité: sur des fonds minutieusement préparés, parquets de jaque irréprochables, s'ouvre le bal où viendront danser ses arabesques, fumerolles, effleurements calculés et frottis divers dans un ordonnancement de lignes et de masses réglé de manière à rehausser toujours le combat des ombres et de la lumière, que vient sublimer le recours régulier aux glacis.

Pas d'empâtement, donc, dans cette "manière" consacrée à la recherche de l'essentiel, du non-verbal, de l'au-delà du visible; et s'il. fallait parler de références, plutôt que d'influences d'ailleurs, susceptibles d'esquisser une parenté picturale où inscrire la démarche de Cornière, sans doute faudrait-il se tourner à la fois du côté d'un Corot, selon l'aveu de l'artiste lui-même, d'un Turner, d'un Whistler parfois, mais aussi d'un Odilon-Redon ou d'un Zao Wou Ki. En réalité, cette œuvre illustre à la perfection les propos du généreux Antoni Tapiès : " L'artiste est comme le mystique : chacun a ses pratiques, mais leur finalité commune est d'atteindre l'illumination intérieure qui leur permet de percevoir la réalité profonde. "

La peinture prend appui sur l'histoire secrète de ses officiants ; si elle peut difficilement se défaire de tout héritage culturel et de leur trajectoire personnelle, elle traduit une pensée unique et, chez les meilleurs, se raccorde aux questionnements et aux intuitions universels. D'anecdotique ou d'engagée qu'elle est souvent à ses débuts, charriant le flot impétueux d'un torrent encore proche de sa source, elle se fait progressivement symphonique et majestueuse avant d'aborder aux plaines, sinon de la pure sérénité, du moins d'une sagesse consciente de la nécessité ultime du lâcher-prise. Cornière, parce qu'il est profondément humain, douloureusement sincère, connaît et traverse en solitude les champs minés du doute pour nous conduire vers les sommets enneigés de l'espérance. Sa peinture s'élabore sur fond de matériaux et gestes simples - de cette simplicité issue d'une modeste, obstinée et exigeante besogne - parfaitement maîtrisés, car, comme le dit encore Tapiès : " Le profond n'est pas situé dans un ailleurs inaccessible. Il est étroitement lié aux choses de la vie courante."

Point de surprise, donc, à trouver en ce lieu un ordre relatif qui laisse la part belle à la convivialité, au partage. Les chats - qui ne sont tels qu'en apparence, on le sait - écoutent religieusement des musiques faites pour parler au cœur et à l'âme ou les ronronnements du vieux poêle à bois où dansent les flammèches, cependant qu'alentour, dans la maisonnée, la vie œuvre avec amour et discrétion, ponctuée de rires d'enfants.

Guy Bugeau


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